Du fond des bois

Noah se réveille en pleine nuit, il grelotte. Les températures sont fraîches, largement en dessous de zéro en tout cas. Dehors, une fine pellicule de neige recouvre doucement les montagnes du Yellowstone. Dans son sac de couchage catégorisé « été », dont la zone de confort oscille autour des 15°C, il recherche la plus petite source de chaleur et vient se coller contre nous. Le temps de repenser à toutes les rencontres de ces derniers jours, rangers, bisons, cerfs, ours noirs et bruns, et les autres bêtes à poil qu’il rêve d’apercevoir, loups, coyotes, pumas, grizzlys, toute cette vie primaire et sauvage vivant ici sans restriction, dans son état le plus naturel … et la chaleur partagée le glisse à nouveau dans les bras doux et confortables du sommeil, pour y rejoindre son héros canidé, Buck. Buck, ce chien prêt à quitter le confort d’une vie civilisée, pour enfin libérer ses instincts sauvages.

La nuit venue, dans la profondeur de la forêt résonnait un appel, et chaque fois qu’il l’entendait, mystérieusement excitant et attirant, Buck se sentait forcé de tourner le dos au feu et à la terre battue qui l’entourait, à cette civilisation qui l’avait nourrie jusque là, lui, le plus fidèle ami de l’homme. Il plongeait alors au coeur de cette forêt toujours plus avant, il ne savait où ni pourquoi ; il ne se posait pas la question mais l’appel résonnait impérieusement dans la profondeur des bois.

Il reconnaissait ce chant, cet appel : nocturne, étrange et fantastique, il venait de la meute … Quand l’aurore boréale brillait froide et calme au firmament, que les étoiles scintillaient et striaient l’obscurité dans une trainée opale, et que les ombres de la terre se mêlaient à celles des cieux, ce chant morne, lugubre et modulé sur le ton mineur, avait quelque chose de puissamment suggestif, évocateur d’images et de rumeurs antiques. C’était la plainte immémoriale de la vie même, avec ses terreurs et ses mystères, son éternel labeur d’enfantement et sa perpétuelle angoisse de mort ; lamentation vieille comme le monde, gémissement de la terre à son berceau.

Alors Buck s’asseyait et hurlait de même. Et en s’associant à cette plainte, en mêlant fraternellement sa voix aux sanglots de ces demi-fauves, il franchissait d’un bond le gouffre des siècles, revenait à ses aïeux, touchait à l’origine même des choses.

La meute venait enfin à lui, l’entourait en le reniflant, sans plus lui témoigner aucune hostilité. Et tout à coup, ses chefs poussaient le cri de chasse, et s’élançaient dans la forêt ; la bande entière les suivait, donnant de la voix, tandis que lui, au côté du frère sauvage, galopait, hurlant comme elle.

Il y avait là une extase qui le portait au point le plus haut de la vie, au-delà duquel la vie ne peut s’élever. Le paradoxe est qu’elle se produisait sans s’en rendre compte – pleinement vivant. Cette extase, cette inconscience, lui appartenaient désormais : poussant le cri du loup, tendu vers la proie vivante qui fuyait à toute allure devant lui au clair de lune. Buck exprimait ainsi le tréfonds de lui-même, de cette partie de son être plus ancienne que lui, et qui remonte à l’origine des temps. Le flot de la vie le subjuguait, tel un raz de marée ; il était tout à la joie immense de sentir jouer ses muscles, ses articulations, ses tendons, qui n’avaient rien de la mort, débordaient de vigueur et de puissance, et trouvaient leur expression dans le mouvement, volant triomphalement entre les étoiles et la surface inanimée de la terre.

Poursuivre une bête sauvage, la tuer de ses propres dents et plonger son museau jusqu’aux yeux dans le sang âcre et chaud, tout cela constituait pour lui une joie intense, quintessence de sa vie même. Avec la horde, il faisait résonner le cri de guerre du loup en s’efforçant d’atteindre la forme furtive qui fuyait devant lui au clair de lune.

Merci à Jack London, l’inspirateur de tant de rêves et de ces lignes …

Un Commentaire

  1. Pourquoi on n’est pas venu avec vous 😂😂😂 …..ah oui, vous nous avez pas proposé😆.
    Profitez bien des quelques jours restants aux Etats Unis….
    Bisous à vous 3

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